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Notre petit patrimoine

R.M.Koutlidis, 2020

Ce petit patrimoine rural (l’ensemble des monuments qui ne sont pas classés ni inscrit comme monument) est sans doute un attrait de notre « vieux » village. Il a été très officiellement réparti en 9 catégories d’éléments : points d’eau (fontaines, lavoirs…), sacrés (croix, calvaires, gargouilles, chapelles), ouvertures (portes, archères, fenêtres), signalisation (bornes, de limites), mesures de temps, de poids, d’espace (cadran solaire…), agricoles et viticoles (cabanes, four à pain, …), de commémoration (monuments aux morts) et bâtiments (tours, ponts, pigeonniers, maisons à pan de bois).

A l’aube de la création de l’OGS-Vézelay dans lequel Montillot est intégré, comme il était au moyen-âge dans la « poté » de Vézelay, interrogeons-nous sur notre « petit patrimoine » puisque de « grand », Montillot n’en a pas. L’identifier, le reconnaitre ouvre la porte à sa sauvegarde et à sa restauration. Il ne manque pas, en France, de bénévoles, d’associations dévolues à la sauvegarde de ce petit patrimoine[1] ! On met en jeu, en le valorisant, le développement local, la notion d’identité et la diversité culturelle. On débouche par exemple sur des randonnées-découvertes, des randonnées-contées, des circuits balisés qui manquent encore cruellement, ou sur des panneaux-indicateurs explicatifs.

En laissant de côté nos bâtiments (archères de l’église, pigeonnier), que nous reste-t-il ?

Les croix, témoignage d’une piété qui n’est plus : Croix blanche récemment refaite et minimisée, et croix de Chally, croix Bouché, croix du crot aux charmes, croix des Hérodats : saura-t-on encore précisément les situer, les photographier ?

Les cabanes pourraient bien subir le même sort. Ces images (en 2010, 2017, 2019) de celle située au long du chemin des côtes est là pour en témoigner :

Et qu’en est-il des meurgers ? … « meurgé, meurgée, merger, murgé, murget, murget, murgier, murgerot, mourzy meurzère… »  On en connait de nombreux en France, et plus généralement dans les pays de vignobles.

Muret (Photo P. Haase)
D’épaisse muraille à tas de pierres parementé lors du défrichage d’une parcelle, ou lentement constitué par l’épierrage régulier de la vigne, le mot est resté en usage dans les lieux où la culture la vigne s’est perpétuée, ne persistant, ailleurs, que dans la toponymie.
Tumulus (photo J. Demay)

Ici le vocable définit à la fois ces murets qui délimitent des parcelles oubliées, des cabanes (de vigneron, le plus souvent), et parfois, plus mystérieusement, des tumulus (tumuli) beaucoup plus anciens.

C’est le Professeur Pierre NOUVEL, de l’Université de Besançon (UMR 6249- Chrono-Environnement), qui a attiré l’attention sur les découvertes de tumulus (mot latin, mais son pluriel tumuli n’est pas utilisé) faites au 19ème siècle autour de Montillot.

Dans son article intitulé « les voies antiques de l’Avallonnais – apport de l’histoire et de l’archéologie », il avait identifié, entre autres, celle qu’il appelle la voie N°9, reliant Vézelay à Mailly-la-Ville ; il écrit à son sujet : « depuis Asquins, le tracé se poursuit vers l’ouest, sous un chemin qui se détache de la RD123 pour gravir la côte de la Perrière, longeant le village de Montillot par le Sud. Le chemin poursuivait sa route par la Collerette (nécropole préhistorique), bas de Dîne-Chien (idem) et Brosses. »  Cette voie, nous la connaissons bien ; elle a été en service jusqu’au milieu du 19ème siècle. Appelée « Grand chemin d’Auxerre à Vézelay au 15ème siècle, et relevant de la Justice royale, et « Grand Chemin de Mailly-la-Ville à Vézelay » sur le cadastre napoléonien de 1819. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un chemin empierré, entretenu dans les seules portions encore utilisées par des riverains, et difficilement praticable par un véhicule dans les autres parties. Il longe le centre équestre de la Croix-des-Bois, puis le Bois du Fège vers la Duite, se confond avec la route de Fontenilles jusqu’au Mont Ciboule, puis avec le chemin rural qui va vers Brosses à travers le bois de la Collerette. C’est le long de son tracé que des découvertes ont été faites.

Où sont donc ces 2 nécropoles[1] que cite P. NOUVEL ? Jusqu’à ce jour, nous ne connaissions que les « tumulus de Rochignard », trouvés en 1879 par les cantonniers de Montillot qui cherchaient des pierres, tumulus ensuite fouillés et décrits par F. CUVIER en 1880. A côté des ossements, on avait trouvé des fibules, des torques et des bracelets de bronze et de fer.

Nous ne devons donc plus ignorer que des fouilles ont été effectuées en 1858 et 1866, puis reprises en 1880 dans des monticules de pierres aux lieux-dits « Merger aux Moines » et « la Collerette », à cheval sur les communes de Montillot et Brosses. Plusieurs squelettes humains ont été mis à jour, avec des bracelets et des anneaux de jambes en bronze. Mr de LENFERNAT, qui fut maire de Montillot de 1860 à 1870, a participé jusqu’en 1880 à ces fouilles avec son gendre Mr de MONTIGNY, et a confié un certain nombre d’objets trouvés au musée d’Auxerre. D’autres ont été remis aux musées d’Avallon et de Troyes. Dans l’inventaire du musée d’Avallon paru dans le bulletin de la S.E.A. de 1879, on note, entre autres, « un anneau trouvé sous un tumulus (de Rochignard) par Mr Félix CARILLON » (Il s’agitde Félix-Célestin (1855-1904) cultivateur et maire-adjoint de Montillot, père d’Auguste-Joachim, tué au front en 1914, et grand-père d’un autre Félix (1910-1951). Des recherches aussi fructueuses ont été faites à cette époque dans plusieurs villages environnants. L’abbé PARAT cite le chiffre de « 178 tumulus de petite et moyenne dimension sur Bois d’Arcy », et d’autres dans les bois d’Avigny et de Lac-Sauvin. Des découvertes semblables ont été faites dans le Morvan ; les spécialistes du Musée de St Germain en Laye, consultés à l’époque, ont attribué les objets trouvés, partie au 1er âge du fer (civilisation de Hallstadt -1200 à -500), partie au 2ème âge du fer (période de la Tène, ou « époque gauloise »). A partir des découvertes des 19ème et 20ème siècles, plus de 170 nécropoles y sont repérées.

Une autre coutume funéraire de la même époque a été découverte : les champs d’urnes. Près de St Père-sous-Vézelay, René LOUIS a mis au jour entre 1937 et 1939 des sépultures, constituées en fait d’urnes contenant des ossements humains, des bracelets de bronze et des flèches néolithiques. Plusieurs ont été identifiées aux alentours de Montillot. Elles ont été datées de la période entre âge du bronze et âge du fer. Un peuple probablement originaire de Hongrie aurait remplacé les tumulus par les urnes vers -1200 à -1000 et serait venu ensuite en Allemagne du Sud puis, par la trouée de Belfort, vers la Nièvre, les Cévennes et le Tarn, où l’on trouve d’autres champs d’urnes.

Montillot, village de Pierres ?

Une bulle du Pape Alexandre III datée de 1169, sous le règne du roi de France Louis VII le Jeune, fait mention du plus ancien nom connu de Montillot ; il s’agit de « Montirucht ( ou peut-être Montirueht)». En vieux français, le rucht est une carrière de pierres. Rucheter ou Rocheter, c’est extraire de la pierre. A cette époque où l’on reconstruit le monastère de Vézelay et le chœur de la Basilique, il fallait trouver de la bonne pierre et le site carrier de Montillot était l’un de ceux propice à cette extraction. C’est par la suite qu’apparaîtra le nom de « Montillot » qui fait plus précisément allusion à la nature géologique de la roche extraite.

La zone calcaire dans laquelle se trouve Montillot, a une largeur moyenne de 15 km, et est limitée grossièrement au Nord par une ligne allant de Lucy-sur-Yonne à Ancy-le-Franc. On a ici des calcaires « à dominante oolithique et bioclastiques ». Les « oolithes » sont des grains sphériques (diamètre de l’ordre du mm en moyenne) formés par dépôt chimique de couches successives de carbonate de calcium, autour d’un « noyau », constitué de débris de roches ou d’origine biologique (« bioclaste »). Le calcaire oolithique, dépourvu de fossiles, est le plus compact et est utilisé en pierre de taille pour les grandes constructions[2] .

Pour Gilbert DUCROS†, Montillot était relié à « Mont » (colline, hauteur) et liot (pierre blanche de construction de nature calcaire et marbrière d’époque secondaire, mot d’origine gauloise). Plus généralement, et plus près de nous, le nom viendrait du vieux français « Monteil, Montil », signifiant petit mont.

Et ce monteil, ces pierres, où sont-ils ? En se tournant vers la micro-toponymie, on retrouve facilement ces éléments :



Le Crot Blanc, au nord de Montillot, sur la colline de 292m d’altitude surplombant le village, désigne toujours une ancienne carrière de calcaire à ciel ouvert dont furent extraites des pierres ayant servi à la construction de la basilique de Vézelay

Le Bois des Perruches : terrains très pierreux

Vaux Caille : du vieux français « caille » le caillou.

Et les meurgers importants ayant laissé leur nom aux lieux-dit : Meurger d’argent, Meurger de Porot, Meurger aux Moines.

Des actes notariés aux terres aujourd’hui cultivées, du cadastre (le dernier date de 1819) au dernier remembrement, des anciens cartulaires (1463, 1576, 1632, 1692, 1758, 1788) aux terriers de l’ancien régime, les parcelles, savamment arpentées, sont nommées, délimitées d’une façon qui se veut de plus en plus précise. Pourtant chaque révision, chaque retranscription menace paradoxalement un patrimoine fragile, que ce soit ce patrimoine qu’on dit petit, comme ces cabanes ou murets dispersés sur le territoire de la commune, ou bien la microtoponymie, ces noms d’usage qui parfois ne figurent même pas sur les cadastres, ou en sont parfois supprimées. L’abandon des patois, la mutation des populations où les ruraux ont de moins en moins de part, font le reste.

En un temps où la notion de patrimoine bâti, puis celle de patrimoine naturel, ont fait leur chemin et sont désormais admises de tous, et si la notion de patrimoine toponymique reste à ancrer dans les mentalités, c’est à nous qu’il revient de les préserver.

Alors : identifions, sauvegardons, puis restaurons ce patrimoine, le nôtre, pour mettre en valeur notre village !

BIBLIOGRAPHIE

  • Roger BRUNET, 2016 : « Trésor du terroir : les noms de lieux de la France » , CNRS EDITIONS, Paris, 616pp.
  • Pierre HAASE, 2001 : « Sur les Chemins du terroir ; noms de lieux à Asquins ; Esquisse d’une recherche de microtoponymie », monographie.
  • Stéphane BÜTTNER,sept 2010 : «   Les matériaux de construction des églises de l’Yonne » , Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA [En ligne], Archéologie des églises de l’Yonne.
  • Pierre NOUVEL et Michel KASPRZYK : « Les voies antiques de l’Avallonnais. Apport de l’histoire et de l’archéologie » – Bulletin S.E.A.  (Société des Etudes d’Avallon), – 2007  
  • Pierre NOUVEL : « Les nécropoles protohistoriques de l’avallonnais », BSEA, 2009
  • Gérard TAVERDET : 1975-1984 : « Atlas linguistique et ethnographique de Bourgogne », Ed CNRS, CRDP Dijon, 4 volumes. 
  • Gérard TAVERDET : 1996 : « Les Noms de Lieux de l’Yonne » , Dijon, CRDP 1983 ; nouvelle édition revue, Dijon, ABDO.



[1] Articles parus dans les bulletins de la Société Académique de l’Aube en 1859 et de la Société des Sciences de l’Yonne (B.S.S.Y.) en 1880 et 1881. L’auteur en fut principalement Emile PALLIER, historien de Châtel-Censoir.

[2] Stéphane Büttner, 2010


[1] Commission Française pour la Protection du Patrimoine Historique et Rural (CFPPHR.free.fr) ; page Face Book « Forum pierres sèches » ; ou plus près de nous « Parc du Morvan : reconnaître et valoriser le petit patrimoine (2001-2004) puis concours de restauration 2004-2008 ; Association « Ultreia aller plus loin » à Asquins.

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